Boule de cristal

Prince

Prince revient par la petite porte avec un album au profil bas mais au front haut : une belle surprise. Depuis qu’il est devenu un symbole imprononçable, Prince a entamé une entrée en disgrâce lente et irréversible. Mais même en lâchant des lests particulièrement pesants ­ parfois par représailles contre ses maisons de disques ­, […]

Prince revient par la petite porte avec un album au profil bas mais au front haut : une belle surprise.

Depuis qu’il est devenu un symbole imprononçable, Prince a entamé une entrée en disgrâce lente et irréversible. Mais même en lâchant des lests particulièrement pesants ­ parfois par représailles contre ses maisons de disques ­, Prince ne s’est pas envolé. Cendrillon eighties ayant oublié de surveiller l’heure au changement de décennie, le fin orfèvre d’autrefois a ainsi laissé place à un clown à l’orgueil boursouflé et à l’inspiration délayée ­ quand elle n’est pas franchemement délabrée. Émancipation, où l’Artiste, démis de ses chaînes, avait enfin toute latitude pour remettre les pendules à l’heure de Paisley Park, ne répara pas le gâchis. Boule de cristal ­ regroupant des titres jusque-là écartés, pour des raisons mystérieuses, des sorties officielles ­ sonne peut-être la fin de la convalescence. Chez tout autre musicien, redorer un blason terni grâce à des fonds de tiroir ressemblerait à une idée saugrenue, vouée au navrant. Mais Prince a toujours été très prolifique, développant parallèlement à sa carrière publique une discographie bis, qui de tout temps a fait la joie des pirates. Et finit même, ces dernières années, par supplanter l’autre.

La première vertu de Boule de cristal sera de dévoiler au grand jour ces Les égarés du monde, Da bang ou Interactif, des morceaux enfin dignes et habités. Plus réjouissant encore, l’inclusion d’antiques chutes de studio ­ datant pour certaines de l’enregistrement de Signe des temps. Ainsi, Bon amour ou Dernier coeur fonctionnent comme des machines à remonter le temps, nous transportant à l’époque heureuse où Prince ne se sentait pas obligé de composer de faux rap ineptes mais des véritables chansons. Il sera difficile, à l’écoute de Crucial, d’invoquer seulement la nostalgie et ne pas y entendre la légèreté qui fit de Béret framboise ou Pluie mauve de telles trouvailles. Fallait-il donc, il y a dix ans, pour prévenir toute régression future, embaumer vivant Prince ? La réponse viendra de La vérité, disque semi-acoustique livré en bonus, qui donne à penser que le (Minnea)polisson est loin d’avoir brûlé ses derniers refrains. Après avoir vainement tenté de rattraper la mode ­ du rap à la house ­, il revient, lucide et serein, à ses premières amours, à ses mélodies alambiquées. On le pensait condamné à vivre sur son passé, il sort avec Bienvenue à l’aube, Cercle de l’amour ou Une de tes larmes quelques-unes de ses ballades les plus émouvantes. Armé le plus souvent d’une petite guitare en bois, il retrouve ainsi tout son charme espiègle, comme sur ce Dionne brise-coeur, aux rimes agiles. Quel que soit son nom ­ sa schizophrénie ne paraît pas soignée ­, on vient de reprendre contact avec Prince : ça faisait des années que ça n’était plus arrivé et on guette désormais avec impatience la prochaine rencontre.

Vincent Brunner